Long-lived Deads

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I know my dad is dead. I’m in no denial. I know he passed away, thank you very much. So why is it that every day still, every freaking day, I experience that sort of moment – only two seconds, even less I guess – when it feels like I forgot, like I need to learn again that he is gone?

Most of the times, it’s in the morning. I thought that the feeling would pass. I thought: ‘it’s because it’s just too recent. Your subconscious, still clouded by your sleep, doesn’t realise what is and what isn’t’ – for god’s sake, sometimes I have to actually wonder whether I did in fact have a coffee with Beyoncé at my place yesterday… If that doesn’t tell you how vivid my dreams are… (once fully awake I realise I don’t like coffee, so I know I’ve been dreaming.) So anyway, I thought it would pass, just as the ‘I’m-friend-with-Beyoncé’ feeling will pass after I’m 12.

Except it didn’t pass. Like the fact that I keep dreaming I have coffee with famous people, even though I know none of them, and I don’t like coffee.

I think I’ve accepted it, when my father passed away. Not that I was happy or relieved in any way – of course not. But it was so absurd that it happened quickly. It was so unbelievable that it got real. And now, his absence is so real I can’t believe it.

When something nice happens, and I think, for a split second: ‘I can’t wait to tell D..’ and it’s like swallowing petrol. When something terrible occurs, and I think: ‘thank God dad will understand how I feel’… Or when nothing happens, nothing, and just like that, I think: ‘I’ll call him later today’. And another cruel voice screams: ‘NO YOU WON’T! NO YOU WON’T!’

How did I ever believe that death was about a date? How did I think it was all about that one day – yeah, okay, maybe a week…? I think I’ve paid far too much attention to the dates which seal the graves. So and so, 1912-1958. Another one, 1945-2011. And that little one there, 1952-1952. There were too many dates, I panicked, I focused on numbers while they were growing inside of me.

I thought it was about that one day. That one terrible day they always show in movies, because it’s dramatic, because it creates empathy, because what we fear – what I feared the most was that one minute. It would be like jumping from a bridge. They don’t tell you the ground will never feel the same again. Or maybe they did. And I didn’t want to listen. That day, I was probably too busy having coffee with my dad. And Beyoncé. Even though I don’t like coffee.

But my dad knew it, and he never had a cup of coffee without asking me: ‘mint tea for you?’


La longévité des morts


Je sais que mon père est mort. Je ne suis pas dans le déni. Je sais qu’il est décédé, merci beaucoup. Alors pourquoi est-ce que chaque jour, encore aujourd’hui, chaque putain de jour, je ressens ce truc à un moment (deux secondes, sûrement moins), c’est comme si j’avais oublié qu’il n’était plus là, et que je doive l’apprendre à nouveau.

La plupart du temps, ça arrive le matin. Je me disais que ça passerait. Je me disais : « c’est parce que c’est encore trop récent. Ton subconscient, encore embrumé de sommeil, ne se rend pas encore compte de ce qui est réel, et de ce qui ne l’est pas ». Bordel, des fois je dois même me demander sérieusement si j’ai vraiment pris un café avec Beyoncé chez moi la veille… Si après ça, vous ne comprenez pas que mes rêves font trop réalistes… (mais ensuite toujours je me rends compte que je n’aime pas le café, donc je comprends que je rêvais) Bref. Je pensais que ça passerait, tout comme la sensation « je-suis-copine-avec-Beyoncé ».

Sauf que ça n’est pas passé. Tout comme le fait que je persiste à rêver que je prends le café avec des gens célèbres, même si je n’en connais aucun, et que je n’aime pas le café.

Je crois que je l’avais accepté, le jour où mon père est décédé. Non pas que je m’en réjouissais, ou même que ça me soulageait – bien sûr que non. Mais c’était tellement absurde que c’est passé vite. C’était tellement inimaginable que ça a été réel. Et maintenant, l’absence est si réelle que je n’arrive pas à l’imaginer.

Quand quelque chose de chouette m’arrive, et que je pense, pendant une fraction de seconde : « j’ai hâte de le dire à p… » Et d’un coup c’est comme avaler de l’essence. Quand quelque chose d’horrible arrive, et que je me dis : « heureusement, papa comprendra ce que je ressens… » Ou alors quand rien ne se passe, et que juste comme ça, je me dis : « tiens, je l’appellerai plus tard », et qu’une autre voix hurle, cruelle : « HÉ BEN NAN ! HÉ BEN NAN ! »

Comment ai-je pu croire que la mort concernait une date ? Comment ai-je pu penser que tout tournerait autour de cette date (okay, de cette semaine-là alors). J’ai dû porter bien trop d’attention aux dates scellant les tombes. Là, 1912-1958. Ici, 1945-2011. Et cette petite, là, 1952-1952. Il y avait trop de dates, j’ai paniqué, je me suis concentrée sur les chiffres pendant qu’ils grandissaient en moi.

J’ai cru qu’il s’agirait de ce jour-là. Ce jour qu’on montre dans les films pour le côté grand dramaturge, parce qu’il crée de l’empathie, parce que ce dont on a peur – ce dont moi, j’avais peur, c’était de cette minute-là, que ça soit comme de sauter d’un pont. On ne nous dit pas qu’en fait, le sol n’aura plus jamais la même consistance après. Ou peut-être qu’on me l’a dit. Ce jour-là, je devais être trop occupée à prendre un café avec mon père. Et avec Beyoncé. Même si moi, le café, j’aime pas ça.

Mais mon père le savait, et il ne se servait jamais une tasse de café sans me demander : “je te fais un thé à la menthe ?”

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Clichés of a Celebration Day

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It’s Easter. I’m still awaiting resurrection.

A year ago, it was my dad’s last day of life. It was our last day together, also, because we were sort of lucky.

I thought this weird feeling of not believing in his departure would fade away with time.

But now I use metaphors I abhorred, I still abhor. His departure. Fuck off, I say to myself, did you see any luggage? Nonetheless, this idea: clichés, in their laminated forms, surely help us to make the language of death more harmless.

Departure, death, ciao : I still feel the same. With the same intensity. The same painful surprise, every morning, after a few seconds when I still think all’s fine, he’s at home, I’ll call him later. That awareness which always comes too late, after having almost forgotten: well, no, not really… no…

Too tired over crying, after some time we’d rather not to.

Sadness, however? Sadness is the same. No doubt about that.

It doesn’t mean I’m not living. On the contrary, I take everything in with determination, I breathe life untouched straight into my lungs. You only live once, the saying goes, and so do I. I go everywhere I can, reminded that life’s short. Better to do something awesome with it. Better to live – no kidding – while still alive.

But he’s missed, my dad, he’s missed by us all. Just like we missed him 365 days ago, and I’m sure it’ll hold just as true in 10 years’ time.

On my mobile the phone number under that name still: ‘Parents’ mobile’. Even though it slides my rib cage open every time it comes up on the screen, I can’t change it. Bad metaphors come back at those times, when I consider editing contact: kill him twice, blah blah blah.



It’s Easter, and perhaps resurrection does exist, but then it is our own.


Because my mum came over for a few days, and during the last hours of a too-soon-morning-turned yesterday, I felt yes I did the strength she sent me. I hope she left with the one I gave her. Her flight has landed, my parents, I told you already, always pass through the sky.


Clichés des jours de fête

C’est Pâques. Et la résurrection je l’attends encore.

Il y a un an, c’était le dernier jour de vie de mon père. C’était notre dernier jour ensemble, aussi, car dans le fond, on avait cette chance.

J’ai cru que ce sentiment bizarre de ne pas vraiment croire à son départ s’atténuerait avec le temps.


Et maintenant j’emploie parfois des métaphores que je détestais, que je déteste toujours. Son départ. Non mais ta gueule, je me dis, où est-ce que t’as vu des valises? Mais les clichés, dans leurs formules plastifiées, nous aident peut-être à rendre plus inoffensif le langage de la mort.

Départ, décès, ciao : je ressens toujours la même chose. Avec la même intensité. Le même étonnement douloureux, chaque matin, après ces quelques secondes où je crois encore que tout va bien, qu’il est vivant chez lui, que je l’appellerai plus tard. La prise de conscience qui vient toujours trop tard, après avoir eu le temps de quasi oublier : ah ben en fait, attends, … non…

On se fatigue de pleurer, on finit par ne plus.

Mais la tristesse? La tristesse, pas de doute. C’est la même.

Ça ne veut pas dire que je ne vis pas. Au contraire, déterminée je prends tout dans les poumons. Je profite comme on dit, ça m’a rappelé s’il le fallait encore que la vie passait vite. Autant en faire une expérience de dingue, autant – sans déconner – vivre de son vivant.

Mais il manque, mon père, il nous manque à tous, comme il y a 365 jours, et je parie que ce sera pareil dans dix ans.

Sur mon portable le numéro de téléphone encore sous ce nom : « Parents portable ». Et même si ça me fend la cage thoracique à chaque fois que ça s’affiche sur l’écran, je ne parviens pas à le changer. Des métaphores à la con reviennent à ces moments-là où j’envisage de modifier le contact : le tuer deux fois, bla bla bla.

C’est Pâques et la résurrection peut-être bien qu’elle existe, mais alors c’est la nôtre.

Parce que ma mère est venue quelques jours, et que lors des dernières heures d’un hier passé trop vite, j’ai bien senti qu’elle m’envoyait de la force. J’espère qu’elle a emmené celle que je lui donnais. L’avion a bien atterri, mes parents je me tue à vous le dire ils passent toujours par le ciel.

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Sentenced to Live

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Six months before my dad passed away, I wrote a post called A Story. It was my very first post on this blog. In it, I explained that I once asked my dad: ‘dad, what would you do if you were told today that you only had 6 months left to live’?

Six months after this post, my dad passed away.

And I have OCD. You know that by now. One of the many aspects of my OCD is that I believe in magical thinking, and I do believe, in spite of myself, in the power of numbers. I believe that I can create reality with my words and thoughts, with the maths going on in my head. So it’s been tough to fight the idea that I actually contributed to my dad’s passing away by writing that text. Like if I had given him a death sentence.

Especially when you know the full story. Cause you see, that was intended to be more of a sentence to live, for him, for me and for anyone reading.

In September, when I posted this, as the first post on my blog, it was indeed to give people hope. To make them love the life they have. To explain a little bit who I was, too. And to publicly thank my dad, who helped me get through depression and terrifying anxiety with incredible patience and understanding. I was about to get back to work again for the first time in a year. I was terrified but full of hope.

I still am. Despite what happened. Terrified and full of hope.

Because magical thinking is also what we decide to make of it.

I’ve decided to look at it another way. Six months before my dad’s death, writing this post allowed us to have once again one of those deep conversations he and I used to have. On what it means to live, and what it is to love. I told him again how much I admired him for everything he was, for everything he’d taught me. Not just what I liked. Not just the nice bits. Everything.

I’d never have posted that post without my dad’s consent. So I asked him several times: sure you don’t mind? Then, when I received beautiful messages about my dad’s great philosophy in life, I told him. He was humbled, and couldn’t really believe strangers would think he had anything to offer them. But I’m sure it did give people hope and strength.


My dad smiled. He said: “well, that’s good, then. I don’t like people telling all about their lives on the internet, but if it can help someone, okay then, I see why some people do it.”

When I asked him if he wanted to proofread the very last draft, in case he wanted to make any change, to remove anything, to edit any little thing, he just said: “I need to see nothing at all. I trust you. I always have, and always will. Don’t worry, you don’t have to ask me again, and that applies to anything you want to post regarding me.” Dad, that’s the sort of human being you were: so incredibly caring that you tried to protect me from guilt and doubt well after your death.



Today’s your birthday and I miss you. I miss our discussions. I miss our silences when you were drinking coffee after your afternoon nap. And that’s so selfish, but I miss you trusting me.


My entire life is about watching dates and counting. I don’t care what the official papers say, today you’re one year older, daddy, and I’m one year happier to have had the immense privilege of knowing you.

Happy birthday dad, from all of us.


Condamnation à vivre

Six mois avant que mon père ne décède, j’avais écrit un billet intitulé : A Story (Une histoire). C’était mon tout premier billet sur ce blog. Billet dans lequel j’expliquais que j’avais un jour demandé à mon père : « papa, qu’est-ce que tu ferais si on te disait aujourd’hui qu’il ne te restait plus que six mois à vivre ? »

Six mois plus tard, mon père s’est éteint.

Et j’ai des TOC. Vous le savez, maintenant. Un des nombreux aspects de ces TOC, c’est que je crois en une forme de pensée magique, je crois malgré moi au pouvoir des nombres. Je crois qu’il m’est possible de créer une réalité avec mes mots, mes pensées, les opérations mathématiques qui m’envahissent l’esprit. Alors ça n’a pas été évident de lutter contre l’idée que j’aurais en fait contribué à la mort de mon père en écrivant ces mots-là. Comme si je l’avais condamné à mort.

Surtout quand on connaît l’histoire en entier. Parce que voyez-vous, ce billet, il se destinait plutôt à être une condamnation à vivre, pour lui, pour moi et pour quiconque le lirait.

Quand j’ai publié ce billet en septembre, c’était pour donner espoir aux gens. Pour qu’ils aiment davantage la vie qu’ils avaient. Pour expliquer un tout petit peu qui j’étais, aussi. Et pour remercier publiquement mon père, qui m’a aidée à traverser ma dépression et des angoisses terrifiantes avec une patience et une compréhension incroyable. J’allais reprendre le travail, pour la première fois depuis un an. J’étais terrifiée mais pleine d’espoir.


Je le suis toujours. Malgré ce qui s’est passé. Terrifiée et pleine d’espoir.

Parce que la pensée magique est aussi ce qu’on en fait.

J’ai décidé de voir les choses différemment. Six mois avant la mort de mon père, écrire ce billet nous a permis encore une fois d’avoir l’une de ces conversations que nous avions si souvent. Des conversations qui parlent de ce que c’est de vivre, de ce que ça veut dire aimer. Je lui ai dit encore une fois que je l’admirais pour tout ce qu’il était, pour tout ce qu’il m’avait appris. Pas simplement ce que j’aimais moi. Pas simplement les morceaux faciles au milieu. Tout.

Je n’aurais jamais publié ce billet sans le consentement de mon père. Je lui ai donc demandé à plusieurs reprises : tu es sûr que ça ne te gêne pas ? Ensuite, quand j’ai reçu de très beaux messages concernant mon père, et sa formidable philosophie de vie, je le lui ai dit. Humble, il était très touché, et ne parvenait pas à croire que des étrangers puissent penser qu’il avait quoi que ce soit à leur offrir.

Il souriait. Il a dit: « ben c’est bien, alors. J’aime pas trop que les gens racontent leur vie sur internet, mais si ça peut aider quelqu’un, alors d’accord, je comprends pourquoi certains le font. »

Quand je lui ai demandé s’il voulait relire la dernière version avant publication, au cas où il y ait quoi que ce soit qu’il veuille changer ou modifier, il a simplement répondu : « je n’ai rien besoin de voir du tout. J’ai confiance en toi. J’ai toujours eu confiance, j’aurai toujours confiance. Ne t’inquiète pas, tu n’as pas à me demander encore à l’avenir, quel que soit ce que tu veux publier qui me concerne. » Papa, c’était ça, le genre d’humain que tu étais : quelqu’un pour qui les autres comptaient tellement que tu as tenté de me protéger des doutes et de la culpabilité au-delà de ta propre mort.

Aujourd’hui c’est ton anniversaire et tu me manques. Nos discussions me manquent. Nos silences me manquent, ceux de quand tu te levais boire ton café juste après ta sieste de l’après-midi. Et c’est puissamment égoïste, mais ça me manque, toi qui crois en moi.

Toute ma vie tourne autour de la surveillance des dates et des nombres. Je me fous de ce que disent les papiers officiels : aujourd’hui tu es plus vieux d’un an, papa, et moi, ça fait un an supplémentaire que j’ai l’immense privilège de t’avoir connu.

Joyeux anniversaire papa, de notre part à tous.

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The Definitive List of Reasons Why to Attend/Not Attend Funerals

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I’m telling you : my knowledge of death was somewhat limited.

Not that I hadn’t read books and watched films, and visited museums which mainly dealt with death. I had. In fact I had to an extent which encouraged my dad to say: “so you really don’t want to read something else? It’d be good for you, wouldn’t it? The music you listen to, you’re not afraid that it’ll encourage more dark thoughts?” He might have said that, but at the same time all his books dealt with the Second World War, unless they talked about fish. So war, mostly.

Death, I knew none of it. I knew death the same way you know your National Insurance Number: I knew where to get the info should I need it; I knew it existed; I even had seen some; and my very existence developed from it. I’ve never known one of my grandads. So that was death: what you’ve missed. It’s shrinkage. It’s an administrative fact, impossible to deny, but one that still isn’t that eloquent.

Hence why I wasn’t really clear on the reasons why one attends funerals. For instance, I know I’ve said in the past: “yeah, but I don’t know whether I’d go, because I didn’t really know her/him.” I didn’t get it. One doesn’t go only for the deceased. One goes for all those crying for them. One goes to put their hand on the shoulders of the un-deceased.

During the ceremony organised for my dad, there were people, I know it for a fact, who’d never seen my dad in real life. Only in pictures. And even then, I’m not sure about that. Maybe they hadn’t seen a picture of him before they saw those displayed in the church that day. While I’d never considered attending the funerals of someone I’d never have talked to, I didn’t find that in the least weird. In fact, thos people didn’t seem any different from those who used to drink coffee once a week with my dad. Eyes full of this pain they couldn’t hold back, they sent in ours a similar force, similar regrets.

It was probably wrong to believe that these people didn’t know my dad. You certainly didn’t have to share a fondue with him to know who he was. Well, okay, if you had gone to get mushrooms a morning before 7, if you’d smoked a cigarette on his balcony while looking at surrounding mountains, there’s no denying it, you were a little bit ahead. Seriously, though. There was no need to know my dad directly to know who he was. You know it, have you ever just once talked to one of us. You’ve noticed I’m sure the way my mum, at work, said to accointances: “don’t be a stranger, come have a drink at home one of these days, Gilles would be so happy!” The way she smiled saying this, as she was picturing him already pressing the button of the espresso machine. You’ve heard, no doubt, the number of times she said: “well we, Gilles and I…”, as if even in speech, even grammatically, she couldn’t stand the idea of being separated from him. Or perhaps you’ve known my brothers, and you’ve taken good note of their habit of saying “my dad” every fifteen minutes, just in case you didn’t get how much they want to be like him. Maybe you’ve been one of my co-workers, like that guy, in his fifties, who once told me: “seriously, you really want to see your parents often, you’re as thick as thieves, why are you doing that?” I said that there was no reason behind the fact that I loved them a lot, and that even shouting at one another, we liked to do it together. When he heard that, he was really surprised. Surprised at the fact that some children might freely choose to see their parents. Even when friends invited them at night. He heard me say: “no I can’t make it, but please, just come here, my parents will be here too, we’re about to have a barbecue.” He said: “and why does your dad come here for ten minutes in the evening sometimes? Does he have anything special to tell you?” “No, not really, he just pops in because he can. Sometimes he can’t.” “Okay, then”.

So yes, millions of people have not known my dad. But to not know my dad means to not know any of us, nor my uncles, aunts, grandmas, cousins. It means you don’t know any of our neighbours in the Council Estate building, it means you haven’t talked much to the people fishing in the Haute-Savoie region. If you’ve known any of these people, any of these places, you know my dad one way or another, and I’m grateful for that. I love that he doesn’t belong to us.


I thought funerals were mostly for folklore and tradition. That there were aimed at bringing together all the people who directly knew the deceased. I’ve had to change my mind : funerals bring together all of those touched by this one life. Even through many different people, many different layers. Even if they’ve been touched as a knock-on effect. Those people who wrote you a note, called you, thought of your family. Those who can’t set foot in a church but who, on the large cold stones outside, or while typing at work that morning, were just as close as the bench which prevented you from falling. You could feel it, behind your knees. It was cold, yet reassuring.

I’ll never say again: I won’t go because I didn’t really know him/her. It doesn’t matter. What matters is to know anyone hurt by their loss. Friendship makes us at home in other people’s pain.
Man, I didn’t know death could be that warm. Thank you guys.


Liste exhaustive, claire et précise des raisons de se rendre ou non à des funérailles

Moi je vous dis, je ne m’y connaissais rien en mort.

C’est pas faute d’avoir lu des bouquins, vu des films et visité des musées qui ne parlaient que de ça. Au point que mon père, justement, me disait : “sinon, tu ne veux pas lire autre chose ? Ça te ferait du bien, non ? La musique que t’écoutes, t’as pas peur que ça renforce tes idées noires ?” En même temps il disait ça, et ses livres de chevet étaient tous, sans exception ou peut-être si, quand ça parlait de poissons, des livres sur la Seconde Guerre mondiale.

Bref moi, la mort, j’y connaissais mais alors rien du tout. Je connaissais la mort comme on connaît son numéro de sécu : je savais où aller chercher l’info si je la voulais, je savais que ça existait, j’en avais même vu de mes yeux vu, et puis j’étais aussi construite par ça. J’ai un grand-père que je n’ai pas connu. La mort, c’était ça : ce qu’on loupe. C’était un rétrécissement. Un fait administratif impossible à contester, mais pas tellement parlant non plus.

Pour ça que je n’étais pas bien claire sur la raison pour laquelle on allait à un enterrement ou à une crémation. Par exemple, j’ai déjà dit, je le sais : « ben je sais pas si je vais y aller, je connaissais pas vraiment la personne… » Ah ouais, sauf que j’avais pas pigé le truc. On n’y va pas que pour la personne qu’on enterre. On y va pour tous ceux qui le pleurent. On y va pour mettre une main sur l’épaule de ceux qui restent.

Lors de la cérémonie pour mon père, il y a des gens qui, véridique, ne l’avaient jamais vu autrement qu’en photo. Et encore même en photo, je ne suis pas persuadée qu’ils l’avaient vu avant qu’ils ne voient celles posées devant l’autel. Et alors que je n’aurais jamais pensé avant à me rendre à la cérémonie d’adieu d’une personne avec qui je n’avais jamais parlé, je n’ai pas trouvé ça étrange une seconde. De fait, ces gens-là ne présentaient aucune différence avec ceux qui avaient l’habitude de boire le café une fois par semaine avec mon père. Les yeux plein d’une douleur qui leur échappait, ils envoyaient dans les nôtres la même force, les mêmes regrets.

C’était faux probablement de croire que ces gens-là ne connaissaient pas mon père. T’avais certainement pas besoin d’avoir partagé une raclette avec lui pour savoir qui il était. D’accord, si t’étais allé chercher des champis avec lui un matin avant sept heures, si t’avais fumé une clope avec lui sur son balcon en regardant la montagne, on va pas se mentir, t’avais une petite longueur d’avance. Mais sérieusement. On n’a pas besoin d’avoir connu mon père pour savoir qui il était. Si vous avez parlé une seule fois avec l’un d’entre nous , vous le savez. Vous avez sûrement noté la façon dont ma mère, au boulot, disait à des connaissances : « passe-nous voir un de ces quatre, ça fera trop plaisir à Gilles ! » Et elle souriait en vous le disant, de l’imaginer déjà presser sur le bouton de la machine à café. Vous avez entendu aussi le nombre de fois où elle précisait : « ben nous, avec Gilles… », comme si même en parole, même grammaticalement, elle ne voulait pas s’en séparer une minute. Ou peut-être bien que vous avez connu mes frères, et que vous avez noté en douce la façon dont ils disent « mon père » tous les quarts d’heure, au cas où on n’ait pas encore compris à quel point ils veulent lui ressembler. Peut-être, sinon, que vous avez été l’un de mes collègues, comme ce gars-là, la cinquantaine, qui m’a dit un jour : « mais sérieusement, tu veux vraiment voir tes parents souvent, vous êtes cul et chemise, pourquoi tu fais ça ? » Et quand j’ai dit qu’il n’y avait pas d’autres raisons que le fait que je les adorais, et que même gueuler, on aimait le faire ensemble, il avait été surpris. Surpris que des gamins puissent volontairement choisir de voir leurs parents. Même quand des potes les invitaient le même soir. M’entendre dire : « ah non, je peux pas, mais t’as qu’à passer, y aura mes parents, on va se faire un barbecue. » Il m’avait dit : « et comment ça se fait que ton père il passe souvent te voir dix minutes le soir, il a des trucs à te dire, quelque chose de spécial ? » « Non non, il passe juste parce qu’il peut. Et qu’il y a des fois il peut pas. » « Ah bon. »

Bref, il y a bien sûr des millions de gens qui n’ont pas connu mon père. Mais pour ne pas connaître mon père, alors c’est que tu n’as connu aucun d’entre nous, ni mes oncles, ni mes tantes, ni mes grands-mères, ni mes cousins. C’est qu’on pas connu les voisins du HLM, qu’on ne parlait pas des masses aux pêcheurs de Haute-Savoie. Parce que d’une manière ou d’une autre si vous avez connu qui que ce soit ou quoi que ce soit de tout ça, mon père, vous le connaissiez, et je vous en suis reconnaissante. J’aime qu’il ne nous appartienne pas.

Alors les cérémonies, moi, je croyais que c’était un peu pour le folklore, beaucoup pour la tradition, mais surtout pour rassembler tous les gens que connaissaient le défunt. En fait, j’ai dû corriger : un enterrement, une cérémonie, ça rassemble tous les gens qu’une vie a touchés. Des fois après plein de ricochets. Même les ricochets qu’on aperçoit à peine, avec ce brouillard de début de matinée au-dessus des lacs, ces gens qui étaient là, in absentia, ces ricochets ou tu jures à ton frère : « mais si, arrête, j’en ai vu six, moi ! Si tu sais pas compter c’est pas de ma faute, hein ! » Ces gens qui t’ont écrit, téléphoné, ceux qui ont juste pensé à ta famille, ceux qui ne peuvent pas mettre les pieds dans une église mais qui sur les dalles froides du dehors, ou en tapant sur l’ordi de leur boulot à cette heure-là, étaient aussi près de toi que le banc qui t’empêchait de tomber. Derrière les genoux tu le sentais. C’était froid, mais rassurant.

Je ne dirai plus jamais : je n’irais pas car je ne le/la connaissais pas vraiment. C’est pas ça qui importe. Si je connais ceux qui le pleurent, c’est tout ce qui compte. C’est l’amitié qui fait qu’on est toujours à sa place dans la douleur des autres.
Putain, je savais pas la mort si accueillante, merci les gars.

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At Least, I Can Say ‘At Least’, Sometimes: On Dark Thoughts, Positive Thinking, and Empathy.

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It’s been a month since I’ve written my last text here. I’ve thought about things to say or write every day, then I didn’t. My energy went mostly on keeping a normal life: wake up, go to work, eat and drink, call people, not forget to breathe, even when I check the door for the seventh time – I have that stupid OCD thing, I unconsciously stop breathing when I check something. It’s part of the ritual. Especially when it’s doors I check, and the gas. Thankfully when I do OCD rituals while proofreading, it works by word, not by sentence, so I don’t have to be a free diving champion.

Now I’m writing, and I’m almost 70% sure that the gas is off, and that my neighbour didn’t die last night by falling on the trash we took out on the street. It’s a nice day, all things considered. I’m almost sure I can be almost sure.
It’s important because I haven’t been too sure, lately.

I’ve never pretended I’d be honest, you guys. I don’t believe in honesty. I believe honesty is a social construct. Oh and I over-intellectualise things, in case you didn’t know. Anyway, honesty’s not my goal. My main goal before publishing any post here is to check that there’s something positive to take out of it. Partly because guilt and paranoia mess up my brain due to OCD (my biggest fear ever is to cause anyone any harm). Partly because we won’t run out of sad stuff to hear and read everywhere else, whilst we all feel sometimes that all we needed was a little bit of hope, a teeny tiny spark.

It’s been a bit harder to focus on the positive for the past few weeks, so I didn’t feel entitled to publish anything. I wasn’t in a ‘at least’-period towards myself. You know, when you know things suck, but you start your concluding sentence by: ‘well, anyway, at least…’ followed by something as positive as you can find. Even if that’s just: well, at least I still have a whole pack of cigarettes to smoke the night away.

It’s strange how one functions towards oneself. The other day I was watching a great video by Brené Brown on empathy. She explains brilliantly how ‘at least’ can be an asshole. The way we say ‘at least’ to people when it means: ‘yeah, shut up, you’re lucky anyway.’ Worse still: ‘yeah, shut up, you’re too privileged to realise how lucky you are. I’d love to have that!’ Except that if you want to help someone, you never, ever do that. That the exact opposite of empathy. It means: yeah, whatever. I don’t care that you care, in fact you shouldn’t care. Let’s focus on something else instead.

The strange thing is that while I can understand that about others (and I seriously hope I’m never trivialising anyone else’s concerns by saying such things), it’s hard to be as understanding towards myself. I know I’m not the only one. In fact, I think we’re all pretty much like that, since it’s true that you’ll never do to anyone the terrible things you do to yourself. That’s when, to put it in Brené Brown’s words, or to use her lexical field, we’re disconnected from ourselves.

So where’s the problem? How does one connect to oneself? I don’t know. But I got thinking. I’m all messed up here: on the one hand, positive thinking requires you to focus on the positive of everything; CBT, which provides the therapy tools I’m using to get – and stay – better, requires positive thinking to a large extent. On the other hand though, focusing on the positive to the exclusion of the negatives is precisely one of the least helpful ways to combat low mood, sadness, depression.

I know what you wanna say: don’t exclude the negatives, then!

Yes, I know. That’s what I try to do when I use the ‘at least’ connector in my own narrative. (again it’s very different to say it to someone else…) But as soon as I start the mental ‘at least’-cycle, this judgemental voice comes uninvited into my mind: well then don’t cry, you bitch!

Since my dad passed away, I’ve said ‘at least’ a million time. I’ve lost my dad whom I loved so much, but at least I was lucky enough to have a dad. I’ve seen my mum devastated and I’ve heard the words of acute pain coming straight from the bottom of her exhausted self, but at least I’m lucky enough to have a mum. He’s dead, but at least… It’s hard, but at least… It’ll forever be terrible, to live without him, but at least… And so on and so forth.

Oh, shut up, you at-least-bitch.
I told you, my mind’s rather offensive.

The one we surely don’t empathize with is ourselves. We read books about how to be good to others, and in our own mind it’s screaming: yeah, shut up, you privileged asshole.

Then again I remember that when I read stuff about mindfulness, they always insisted on this point: don’t judge yourself, be kind to yourself, do the best you can but don’t expect to always manage to remain positive and calm. Just accept sadness for what it is.

But if I accept sadness, am I rushing into OCD and a depressive state all over again? I’m scared of boundaries, now. Am I going to start sleeping on my keyboard like I used to? Avoid the bed and sleep sat on the couch? Worse, still: If I accept sadness wholeheartedly, am I forever illegitimate in trying to help others? If I can’t be positive myself, what will people think about positive and self-confidence tips I give so that they can fight their own monsters?

It’s always about feeling like an imposter, isn’t it? Choosing to be the positive one isn’t always nice and easy. But at least, yeah… at least, it helps. Because you develop tools to be more positive the day you’re ready. So I will.


Au moins, je peux parfois dire “au moins”: à propos de nos pensées sombres, des positives, et d’empathie.

Ça fait un mois que je n’ai pas écrit de texte ici. Tous les jours, j’ai pensé à des trucs à dire ou à écrire, et puis je ne l’ai pas fait. Mon énergie s’est concentrée sur comment garder une vie normale : se lever, aller au boulot, manger et boire, appeler des gens, ne pas oublier de respirer, même lorsque je vérifie la porte pour la septième fois. J’ai en effet ce rituel idiot dans mes TOC, celui de retenir inconsciemment ma respiration quand je vérifie quelque chose. Surtout quand il s’agit de portes ou du gaz. Heureusement quand je relis un texte pour le corriger ça fonctionne mot par mot, pas phrase par phrase, donc je n’ai pas à être championne d’apnée.

Là, maintenant, j’écris, et je suis presque sûre à 70% que le gaz est éteint, et que mon voisin n’est pas mort la nuit dernière en tombant sur le sac poubelle qu’on a sorti dans la rue, juste devant la porte. Tout bien pesé, c’est une belle journée. Je suis presque sûre que je peux être sûre.

C’est important car je n’ai pas été vraiment sûre, dernièrement.

Je n’ai jamais prétendu être honnête, les gars. Je ne crois pas en l’honnêteté. Je crois que l’honnêteté est une construction sociale. Oh et je sur-intellectualise beaucoup les choses, au cas où vous l’ignoriez. Bref, mon but n’est pas l’honnêteté. Mon but, avant de publier un quelconque billet ici, est de vérifier qu’il y a quelque chose de positif à en tirer. En partie parce que la culpabilité et la paranoïa foutent le souk dans mon esprit à cause des TOC (ma plus grande peur est de faire du mal à quelqu’un). Et en partie parce que si nous n’allons aucunement être en rupture de stock de choses tristes à lire ou à entendre de toutes parts, en revanche nous avons tous ressenti parfois le besoin de recevoir juste un peu d’espoir, de juste voir une minuscule étincelle.

Ça a été un peu plus dur de me concentrer sur le positif ces dernières semaines, alors je ne me suis pas sentie autorisée à publier quoi que ce soit. Je n’étais pas dans une période « au moins » vis-à-vis de moi-même. Vous savez, quand on sait que la situation est pourrie, mais qu’on conclut par : « oui, mais bon, au moins… » suivi du truc le plus positif qu’on puisse trouver. Même si c’est juste : bon, au moins il me reste tout un paquet de cigarettes à fumer pour passer la nuit.

C’est étrange, la manière dont on fonctionne envers soi-même. L’autre jour, je regardais une excellente vidéo de Brené Brown sur l’empathie, qui expliquait très bien en quoi le « mais au moins » était une saloperie. La manière dont on peut dire « au moins » pour dire à d’autres : « ouais, ben ferme-la, t’as de la chance. » Ou encore pire : « ouais, ta gueule, t’es trop privilégié pour avoir la moindre idée de la chance que tu as. Moi j’adorerais avoir ce que tu as! » Sauf que quand on veut aider quelqu’un, on ne fait jamais, ô grand jamais ça. C’est l’exact opposé de l’empathie, de la connection aux autres. Ça veut dire : ouais, bon bref. Je m’en fous que tu en aies quelque chose à foutre, tu ne devrais pas. Passons plutôt à autre chose.

Le truc étrange c’est que bien que je le comprenne parfaitement envers les autres (et j’espère sincèrement ne jamais banaliser ni diminuer les inquiétudes de quelqu’un en disant des choses pareilles), il est difficile d’être si compréhensif envers soi-même. Je sais que je ne suis pas la seule. En fait, je pense qu’on est quasiment tous comme ça, tant il est vrai qu’on ne ferait jamais aux autres tout ce qu’on fait contre soi. Ce qui amène, pour reprendre les choix lexicaux de Brené Brown, à se déconnecter de soi-même, à rompre ce lien essentiel avec soi-même.

Alors où est le problème? Comment on crée le lien qui nous lie à nous-mêmes? Je ne sais pas. Mais ça m’a fait réfléchir. Je suis un peu confuse, je dois dire: d’un côté, la pensée positive demande que l’on se concentre sur le positif en chaque chose, et la thérapie cognitivo-comportementale ou TCC, dont j’utilise les outils pour essayer d’aller mieux et de le rester, exige en grande partie de s’appliquer à la pensée positive. D’un autre côté, se focaliser sur le positif en excluant les points négatifs est précisément l’un des moyens les plus inefficaces pour combattre l’humeur dépressive et la tristesse.

Je sais que vous voulez dire : eh ben enlève pas le négatif, alors !

Oui, je sais. C’est ce que j’essaie de faire quand j’utilise la locution adverbiale « au moins » dans le récit de ma propre histoire. (encore une fois, c’est différent de le dire à quelqu’un d’autre que soi…) Mais dès que je commence mon cycle des « au moins », cette voix de la critique se tape l’incruste dans mon esprit : eh ben alors chiale pas, pauvre conne !
Depuis que mon père est décédé, j’ai dit « au moins » un million de fois. J’ai perdu mon père que j’aimais tant, mais au moins j’ai eu la chance d’avoir un père. J’ai vu ma mère dévastée et j’ai écouté les mots de la douleur aigüe sortir droit du fond de sa fatigue, mais au moins j’ai la chance d’avoir une mère. Il est mort, mais au moins… C’est dur, mais au moins… Ce sera terrible pour toujours, vivre sans lui, mais au moins… Et ainsi de suite.

Oh ta gueule, pauvre conne du « au-moins ».
Je vous avais prévenus, mon cerveau n’est pas vraiment poli.

La personne avec qui on a le moins d’empathie, c’est nous-même. On lit des livres qui nous apprennent comment être meilleurs envers les autres, et dans sa tête à soi ça crie : ouais ta gueule, connard de privilégié.

Cela dit, je me souviens que quand je lisais des trucs à propos de la mindfulness (de la présence au monde, du recentrement méditatif, du développement personnel, je ne sais pas comment traduire, dites-moi si vous savez), ça disait toujours ça : ne vous jugez pas, soyez bienveillant envers vous-même, faites de votre mieux mais ne vous attendez pas à toujours rester calme et positif. Acceptez simplement la tristesse pour ce qu’elle est.


Mais si j’accepte la tristesse, est-ce que je cours encore une fois dans mes TOC et un état dépressif ? J’ai la trouille des frontières, maintenant. Est-ce que je vais me remettre à dormir sur mon clavier comme je le faisais ? Est-ce que je vais éviter le lit et dormir assise sur mon canapé ? Voire pire : si j’accepte ouvertement la tristesse, est-ce que je suis pour toujours illégitime si je veux aider les autres? Si je ne peux pas être positive moi-même, qu’est-ce que les gens penseront des conseils sur la pensée positive et l’estime de soi que je donne pour qu’eux combattent leurs propres monstres ?

On en revient toujours à se sentir un imposteur, non ? Choisir d’être positif n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Mais au moins… ouais, au moins, ça aide. Parce qu’on développe les outils qui nous serviront à être plus positifs le jour où on sera prêt. Donc prête, je le serai.

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I don’t know what to say… – That’s cool, nobody does. Or why words aren’t the opposite of silence, and vice-versa

french flag pastel

I didn’t think it would be such a big deal. Well it is. People are indeed speechless. You lose someone, and even the most talkative of your friends can go silent. I’m not saying this out of resentment; I’m saying this so that you no longer feel you have to hide away from friends because they’re going through a difficult time, and you think you’ve got nothing to offer. It’s okay to not know what to say. Frankly, I don’t think anybody does.

I’ve been quite privileged as a human being. Losing my dad? I had no idea what it was. Not that I didn’t know anyone who had to experience this tragedy, though. I’ve (too) many close friends who’ve grown up without a parent, or brothers and sisters, because life’s decided that it would be shit, for a change – sorry, cynicism relapse, it happens from time to time but I swear I’ll be more positive sooner in this post.

I’ve learned so much from these friends. In silence. Because what do you say to someone who just lost someone else ? And what do you say when it’s been 15 fucking years, but your friend still feels that excruciating pain whenever they think again: oh yeah, that’s right, I’ll never see you again. Hell yeah, what do you say?

Well, mostly you don’t say much, really. Sometimes you even pretend to talk as to not make the silence too obvious. But words can be empty shells. Just as silence can be full of solidarity. We care too much to risk being hurtful… Or so we think.

So far, I’d always thought that some sentences were just social conventions, therefore deprived of any emotion: my deepest sympathy, I’m so sorry for your loss, it’s hard to find the right words

But here’s the great surprise: to me, these definitely weren’t and aren’t empty shells. They helped and help me a great deal. I’ve heard people say that there were sorry five times in a row, because they didn’t know what else to say. I could see they were anxious, and they shouldn’t have been. Each of their “I’m sorry” touched me.

We don’t know what else to say, because hey, perhaps there’s nothing else to say. There’s just need to be room for friendship and support.
There may be nothing to say, however there’s a great deal to show. And I’ve seen it happen everywhere, adapting to many personalities. People who didn’t say anything, people who emailed me twice a week, people who called me directly, people who sent flowers and cards to us, to our family… Some people also disappeared for a while, and that’s just the way it goes. We all fight our battles. It doesn’t mean you’re alone. Maybe that’s what life does to ensure there’s always someone with you. Some will be there at this time, others at that other time.

If you don’t say anything, that’s absolutely fine. It’s fine not to know what to say. But should you decide to say something, never ever feel like you’re being a fool. You’re not. No one knows better than you. Some just feel more confident to be who they are, or to pretend they’re in control. Some fear you would hate them forever, should they remain silent.

I’ve heard the sentences we’ve all seen printed on thousands of postcards. I feared that having read them so many times, they would mean nothing to me. But they did. Because language isn’t made of mere words. Language is also in silence, facial expressions, attentions, apparently unrelated invitations. Behind “my deepest sympathy” there may be eyes screaming: “this sucks so damn much, I can’t even say something else but dammit do I feel compassion right now – I’m there for you”. Behind a wordless encounter, your friend facing you, here it is: “I’m really uncomfortable with emotion, and I’m speechless, but there you go, here’s a smile, that’s all I can do. I think of you.”

Recently, I got thinking about being clumsy with words when it comes to pain and grief. A friend of mine sent me this incredible message for my birthday – I’ve talked about how anxious I was about this day here. Sharing the terrible pain she experienced too, she said that she was hoping this day will pass quickly. I wish you a very quick birthday. She said that it was the thing she’d wanted for her own birthday when she was missing him… Just a day which doesn’t last forever… That it just be another day. Which comes and goes. She added: “I hope I’m not being clumsy here, I don’t want to hurt your feelings”. I replied that she said something so powerful I’ll need to quote her, as I’m sure it can help many people out there. Yes, that’s a beautiful thing to wish a friend. Because pain cannot be concealed from us, let’s just wish that the most painful of the days pass quickly, and that we forget our pain living it.


I didn’t feel like going out on my actual birthday. Went to work, got things done, went to bed. And it was in fact quite quick. Therefore it was good.

My friend, thank you for taking the risk to be clumsy. Friends and relatives, thank you for reminding me of difficult memories, thank you for talking about this, and for talking about you, for talking about the last DVD you bought, and about things that have nothing to do with this; thank you for telling me what helped you when you were grieving or how much you love the people in your life and can’t stand the very idea that one day they’ll go. No one knows what to say, no one knows how to say it, and even if you did, no one says knows how it’s going to be interpreted. So there’s only one thing for sure: it’s okay to take the risk.


Je ne sais pas quoi dire… Ben t’inquiète, personne sait quoi dire. Ou pourquoi les mots, ça n’est pas le contraire du silence, et vice-versa

Je ne pensais pas que ça serait un si gros problème. Mais en fait ça l’est. Les gens sont sans mots. On perd quelqu’un, et même le plus bavard de nos amis peut faire silence. Je ne dis pas ça par amertume : je dis ça pour qu’on ne dise plus qu’on doit se cacher de nos amis parce qu’ils traversent un moment difficile, parce qu’on pense qu’on a rien à offrir. Ce n’est pas grave de ne pas savoir quoi dire. Parce que franchement, je pense pas que quelqu’un sache vraiment.

J’ai été pas mal privilégiée en tant qu’être humain. Perdre mon propre père? Je n’avais aucune idée de ce que c’était. Non pas que je ne connaissais personne qui avait vécu une telle tragédie. J’ai beaucoup (trop) d’amis qui ont grandi sans un de leurs parents, sans frères ou sœurs, parce que la vie a décidé qu’elle serait une connasse, pour changer – désolée, rechute de cynisme, ça arrive encore de temps en temps mais je jure que je serai bientôt plus positive dans ce billet.

J’ai tellement appris de ces amis. En silence. Parce que qu’est-ce qu’on dit à quelqu’un qui vient de perdre quelqu’un d’autre ? Et qu’est-ce qu’on dit quand ça fait 15 saloperies d’années, mais que ton ami(e) sent encore cette peine insupportable chaque fois qu’elle ou il pense : ah ouais, c’est vrai, on ne se reverra jamais. Bordel, on dit quoi, là ?

Ben en fait, en gros, on dit pas des masses. Parfois on essaie même de parler pour ne pas que le silence soit trop évident. Mais les mots peuvent être des coquilles vides. Tout comme le silence peut se charger de solidarité. On tient trop à nos amis pour risquer de les blesser, se dit-on… Oui, c’est ce qu’on se dit.

Jusqu’ici, j’avais toujours pensé que certaines phrases n’étaient que des conventions sociales, de ce fait dénuées de toute émotion : toutes mes condoléances, je suis navré(e) d’apprendre ça, c’est délicat, c’est dur de trouver les mots justes…
Mais voilà la grande surprise : pour moi en tout cas, ces mots n’ont pas du tout été des coquilles vides. Ils m’ont tellement aidée, m’aident tellement. J’ai entendu des gens me dire qu’ils étaient désolés cinq fois de suite, parce qu’ils ne savaient pas quoi dire d’autre. Je pouvais voir qu’ils angoissaient, et je me disais pourtant qu’ils ne devraient pas angoisser. Chacun de leurs « désolé » m’a touchée.

On ne sait pas quoi dire, parce que hé, peut-être qu’il n’y a rien d’autre à dire, qu’il faut juste faire une place suffisante à l’amitié et au soutien.

Il n’y a peut-être rien à dire, mais il y a un paquet de trucs à montrer. Et j’ai vu ça de partout, s’adapter à toutes les personnalités. Les gens qui n’ont rien dit, les gens qui m’ont envoyé deux emails par semaine, les gens qui m’ont appelée, celles et ceux qui nous ont envoyé des fleurs et des cartes, à ma famille… Certains ont aussi disparu un moment, et c’est dans l’ordre des choses. On mène tous son propre combat. Ça ne signifie pas qu’on est seuls. Peut-être même que c’est ce que fait la vie afin qu’il y ait toujours quelqu’un avec soi. Certains seront là à un moment, les autres, à d’autres.

Si vous ne dites rien, cela n’est pas un problème. Bien sûr qu’on peut ne pas savoir quoi dire. Mais si vous décidez de dire quelque chose, ne pensez jamais que ce que vous dites est bête ou inutile. Au contraire. Personne ne sait mieux que vous quoi dire. Certains se sentent simplement plus confiants pour être ce qu’ils sont naturellement, ou pour prétendre gérer la situation parfaitement. Certains craignent que s’ils ne parlent pas, on les haïra à vie.


J’ai entendu les phrases qu’on voit imprimées par milliers sur des cartes postales. J’avais peur que de les avoir tant lues, elles ne voudraient plus rien dire pour moi. Mais en fait si. Parce que le langage n’est pas fait uniquement de mots. Le langage c’est aussi le silence, les expressions du visage, les attentions, les invitations qui n’ont soi-disant rien à voir. Derrière « toutes mes condoléances » il y avait peut-être bien des yeux qui criaient : « c’est vraiment une situation de merde, je ne peux même pas prononcer quoi que ce soit d’autre, mais putain comme je ressens de la compassion, là tout de suite. » Derrière une rencontre sans mots, votre ami pile en face de vous, il y a ça : « je ne me sens vraiment pas à l’aise avec les émotions, mais tiens, voilà un sourire, c’est tout ce que je peux faire. Je pense à toi. »

Récemment, j’ai eu l’occasion de réfléchir plus encore à la maladresse potentielle de notre discours quand on parle de douleur et de deuil. Une amie m’a envoyé cet incroyable message pour mon anniversaire – j’avais dit ici combien je redoutais ce jour. Elle m’a dit, partageant la terrible peine qu’elle avait elle-même éprouvée, qu’elle espérait que ce jour-là passerait vite. Je te souhaite un court jour d’anniversaire. Elle disait que c’est ce qu’elle avait souhaité le jour de son anniversaire à elle, alors qu’il lui manquait. Simplement que ce jour ne dure pas indéfiniment. Que ça soit juste un jour comme un autre. Elle a ajouté : « j’espère que je ne suis pas maladroite, je ne voudrais pas te blesser ». J’ai répondu qu’elle avait dit-là un truc tellement puissant qu’il faudrait que je la cite, car je crois que ça peut en aider beaucoup. Oui, c’est une belle chose à souhaiter à un(e) ami(e). On ne peut à soi-même cacher la douleur, mais on peut espérer que les jours les plus douloureux passent vite, et qu’on oublie la douleur à force d’en vivre.

Je ne me sentais pas de sortir le jour de mon anniversaire. Je suis allée au boulot, j’ai fait ce que j’avais à faire, je suis allée au lit. Et en fait, c’est passé assez vite. C’était bien.


Mon amie, merci d’avoir pris le risque d’être maladroite. Et à mes amis et à mes proches : merci de me rappeler des moments difficiles, merci d’en parler, merci de parler de vous, merci de parler du DVD que vous avez acheté, de parler de choses qui n’ont rien à voir avec tout ça. Merci de me dire ce qui vous a aidé vous lors d’un deuil, merci de dire à quel point vous aimez ceux qui vous entourent au point que vous ne supportez pas l’idée qu’un jour ils disparaissent. Personne ne sait quoi dire, personne ne sait comment le dire non plus, et quand bien même on le saurait, personne ne saurait jamais comment ça serait interprété en face. Alors il n’y a qu’un truc qu’on sait, c’est qu’on peut prendre le risque.

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Birthdays, Anniversaries and Grief

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We often talk about the terrible grief we feel when time reaches a significant date concerning a loved one we lost: their birthday, their death anniversary. Also, Christmas, that we used to celebrate together; a wedding anniversary, for those who got married. Fateful calendar, so full of existence. An existence of mingled identities.

We talk a lot less about the grief one feels on another significant date: our own birthday. Maybe we fear the accusation of narcissism, maybe we don’t want to be the first one to remark that pain, grief included, is selfish. Our own birthday, that day our lost loved one used to call us.


I say, unashamed, that pain is selfish. How could it be any different, since I am the one feeling the missing part? I can talk about compassion, I can talk about shared grief. However, the very basis of this pain, whether it does or not mirror that of others, originates in myself. This pain is entirely mine, this pain that I create.


I voice here, still unashamed, the narcissism of such pain: it’s my birthday tomorrow. I could pretend, detached and full of resilience, that this day will be exactely as painful as any other day which followed my dad’s passing away, about two months ago. Or I can ackowledge this pain that only concerns me, this time. This pain selfishly universal, the one which screams: others exist only in my eyes, just like I only exist in theirs. Without their eyes, there’s no grounding. Without them, my name itself would be silent.


Could it be much simpler? Maybe I’m selfish because my dad loved me, with a love I wouldn’t have believed, had it been described by someone else.


Tomorrow – or today, it doesn’t matter, it’s past midnight and I’ll sleep, eventually – I’ll have had my dad’s eyes for 29 years. And it would have been 29 years of him being the first one to call me on every 9th June. Not a text, not an email, not a message. He always called me when I woke up. Wherever I lived or travelled, he considered the time difference and called me when I had just woken up. He was already at work. Not a single time has his call be any later than 8am.


Today, I’ve heard my dad’s voice in my head all day long. Not like some sort of blurred memories, not at all. It was so distincly clear. Not that it’s hard to get it clear, though. There’s always been the same smile in his mediated voice. There’s always been the same happiness of being a part of us just as we were a part of him. He always said the same words, with the same delivery. I don’t even need to close my eyes, his voice is there, so close, near my shoulder.


People who know me know that I really don’t mind about people forgetting my birthday. I understand, everyone lives busy lives, and it’s just a date among others. As far as I can remember, I never got seriously upset if someone forgot it. What hurts so badly, however, is that silence isn’t made of only forgetfulness and busy lives. This time, silence is made of losing someone I loved, and someone I know loved me.


Fortunately, some things stay, with ot without words, in silence or in speech. Tomorrow I’ll be 29, and yes, I’ll have had my dad’s eyes for 29 years. I’ll grow up without him from now on, but I’ll do anything to look at things the way he looked at them. Because his look was saying this: life’s beautiful, you only need to learn how to look at it.

So that I can still hear this voice, loud and clear.


Anniversaires et deuil

On parle souvent de la douleur que représente l’arrivée d’une date symbolique concernant un défunt : son anniversaire, l’anniversaire de sa mort. Et puis aussi Noël, qu’on fêtait ensemble. Un anniversaire de mariage, parfois, pour ceux qui se sont mariés. Calendrier funeste d’être si plein d’existence, celle des identités mêlées.

Ce dont on parle beaucoup moins, me semble-t-il, sûrement par peur du narcissisme, ou parce que personne ne veut être le premier à reconnaître que toute douleur, deuil y compris, est égoïste, c’est l’anniversaire de ceux qui restent. Les anniversaires que lui, le disparu, nous souhaitait.


Je dis, j’assume, que la douleur est égoïste. Comment pourrait-il en être autrement, puisque ce vide-là, c’est à partir de moi que je le ressens ? Je peux parler de compassion, je peux parler de chagrin partagé. Mais au fond, la douleur qui se trouve au fondement de la capacité même de compassion, c’est ma capacité à ressentir en moi cette douleur, qu’elle me vienne ou non d’un autre. Cette douleur qui n’est que mienne, cette douleur que l’on se crée.

J’assume le narcissisme : demain, c’est mon anniversaire. Je pourrais prétendre, détachée et tellement pleine de résilience, que ce jour sera exactement aussi dur que tous ceux qui ont suivi le décès de mon père, il y a un peu plus de deux mois de cela. Ou alors, je peux assumer cette douleur qui cette fois ne concerne vraiment que moi. Cette douleur égoïstement universelle, qui dit : les autres n’existent que par rapport à mon regard, et sans leur regard à eux je suis moi-même sans ancrage. Mon nom lui-même ferait silence.

Ou alors, c’est beaucoup plus simple ; je suis égoïste de son absence tout simplement parce qu’il m’a aimée, aimée comme j’aurais pas cru ça possible si cela m’avait été raconté par un autre.


Demain (aujourd’hui, peu importe, minuit passé, je finirai par aller dormir), ça fera 29 ans que j’ai les yeux de mon père, et 29 ans qu’il aurait été, encore et toujours, le premier à m’appeler chaque 9 juin. Non pas un sms, pas un email, pas un message. Toujours, il m’appelait dès que j’étais réveillée. Où que j’aie vécu et voyagé, il tenait compte du décalage horaire, et il m’appelait au saut du lit. Lui était déjà au travail. Pas une seule fois le coup de fil n’a dépassé les 8 heures du matin.

Toute la journée, aujourd’hui, j’ai entendu sa voix dans ma tête. Pas comme un souvenir flou, non, distinctement. Ça n’est pas difficile : il y avait toujours le même sourire dans son souffle médiatisé, toujours le même bonheur d’être en partie nous comme nous étions de lui. Il disait les mêmes mots, avec le même débit. Je n’ai pas même besoin de fermer les yeux, sa voix, je la sens là, tout contre, près de mon épaule.

Les gens qui me connaissent savent bien qu’il m’importe peu qu’on oublie mon anniversaire. Je comprends, les vies sont chargées de partout, et ce n’est jamais qu’une date parmi d’autres. Je ne me suis jamais, à mon souvenir, formalisée d’un tel oubli. Ce qui fait mal cependant, c’est de savoir que le silence n’est pas fait que d’oubli et de vies trop chargées. Cette année, le silence est aussi fait de disparition de quelqu’un que j’aimais, et qui m’aimait aussi.

Heureusement, il y a les choses qui restent, avec ou sans paroles. Demain, j’aurais 29 ans, et en effet, cela fera 29 ans que j’ai les yeux de mon père. Je grandirai dorénavant sans lui, mais je ferai tout ce que je peux pour poursuivre son regard. Son regard, qui chaque fois disait : la vie est belle, il faut simplement apprendre à la regarder.

Pour que j’entende encore sa voix, oui. Distinctement.

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We May All Be the Same, but There’s No Need to Force It : Inner Life Without Judgement

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The last time I wrote something here, it was a post about how I realised how alike we all were. I saw it through the pain we all experience when we lose those we love. Basically, that post said we weren’t that different, in the end. It also said that having basic knowledge of how psychological reactions work in humans did not prevent us from really feeling them. We know grief is heavy: knowing this process, understanding it, won’t necessarily allow us to experience it in a better way. Grief is grief.


As I was writing that last post, I was already thinking: I can sense a follow-up to this post. I’ll need to write that although all of this seems true, one shouldn’t feel bad for deviating from the generally accepted emotional pattern. It’s not a contradiction. I’m trying to show that on the contrary, one element doesn’t exist without the other: we’re all alike, but we shouldn’t force ourselves to be even more alike. The reason why we shouldn’t try to conform appeared clearly in an email a friend sent me after reading my post. She explained how she would develop the argument, what she’d add. She says, and she’s absolutely right, that one can suffer from the prescriptive aspect of psychological knowledge. To tell someone: ‘you might feel that at some point’ is indeed radically different from giving a command: ‘you must definitely feel that’. Since I wouldn’t have expressed it in a better way, I asked her whether she’d be happy for me to keep this expression: ‘to prescribe’ emotions. She kindly agreed. No, emotions shouldn’t be prescribed, which means that we shouldn’t conform to emotions people expect from us, or emotions we actually expect from ourselves.

My friend unfortunately experienced the loss of a very dear one. She wondered, at the time, whether her feelings conformed to what she was supposed to feel.

This reminded me of this doubt we all have – or at least many of us have had: ‘do I feel what I should feel?’ With an extra sense of disconnection or guilt in addition, depending on personalities.

You know, when something horrible happens, and deep down you don’t experience the same violent and visible pain that people around you do. You can see a gap between you.
Or when something great happens, and you don’t really get why people need to celebrate it for eight days in a row. You are just happy, that’s all.
Or when you break up with someone, and although you’re as sad as a cold black stone would be, it doesn’t take you more than six months to fall crazily in love again. Or when on the contrary you need 10 years to recover from such break-up.

When everyone, the psy and your neighbour start their sentences with : ‘you should’. We’ve heard it all before. You should wait for a year before going out with someone else, otherwise the relationship will never truly be over for you. You really shouldn’t think about him/her now you’re with someone else, else it means that you haven’t turned that page. You should stay home and not want to go out for five years after you child’s death if you really loved him/her. However if the lost one is your husband, for only a year, because it makes sense that he had to go, it’s logical you see, and if they’re your parents, then even more so: just stay home for three months. You should think about your girlfriend all the time, and never find anyone else attractive, if you respect her. You should hate your partner if he doesn’t come tonight, otherwise it means you’re just a submissive fool. You shouldn’t, nonetheless, hold on to this hate for too long, otherwise it means you’re not very healthy.


You should, you should, you should – or even more violent : you must. And of course we often don’t, just to make it funnier… We can spend our whole lives feeling guilty and wondering whether we’re normal. Or we can try to apply non-judgement thoughts.This is something I’ve recently learned when reading about mindfulness – go on, you can laugh, I’d have done the same before .

To keep it brief, I think it can help you if you’ve ever asked yourself a question like :
– I don’t really miss my boyfriend, and yet it’s been gone a week already… I’m happy to do things on my own, am I a bitch/an asshole?
– I miss my girlfriend even though it’s been only one afternoon since I last saw her, am I really a masculine straight man?
– I’ve laughed just a few minutes after the funeral of my aunt/ my grand-uncle/ the neighbour’s dog. Am I heartless?
– When I see dead people on television, even when there are thousands, I can’t cry. Yet I think it’s a tragedy. I don’t want to kill anyone and I’m really sorry for them, but am I a psychopath for not crying?
– Should I cry more? Talk more? Be more upset?


We don’t control our thoughts. What we can control are things we do and words we say. There’s a massive difference between thinking that we don’t miss someone, and telling them with a matter-of-fact tone: ‘oh that’s funny, I hardly ever think of you these days.’ There a massive difference too, you’ll admit I’m sure, between nervously laughing at a funeral, and screaming: ‘yeah! Strip-tease, everyone!’ during the ceremony. This difference can be explained as follows: what comes to us without out control doesn’t mean we have to act on it or draw final conclusions.

In mindfulness exercises, people are taught to accept that their thoughts will come. Yes they will forever come. Each time, they just focus again, without criticising themselves, on their mindfulness exercise. To say it differently, they try not to think, after the first disturbing thought or image: ‘I’m such a failure, such a loser! I never manage not to think!’ The aim is almost to think: ‘oh, here’s a thought. Okay now let’s focus again.’ That’s all.

If we don’t look at ourselves with kindness, we’re our worst enemy. In case you need evidence of this: would you accept someone telling you just a tenth of the negative things you think about yourselves? I don’t think so. And accidentally, there’s a good chance it would be considered harassment and emotional abuse.


There’s something promising though : just like empathy, kindness can be learned. We start by no longer wanting to fit in, or to be easily labelled.

For instance, you’ve just lost someone. Your mind’s a real mess, since at the same time you want to cry every 10 minutes, and laugh watching bullshit on TV – your favourite TV show. This terrible doubt makes its way inside: ‘does it mean I didn’t love him/her? God, does it mean that I’m happy s/he’s gone because I’m so selfish I’d rather watch TV than having him/her live?’

Well, no. It’s just our brain and emotions dealing with what they’ve got: constant shifts regarding borders, boundaries, emotions, and relentless changes in our bearings.

Mindfulness teach us not to spend the whole evening obsessing over this. It also teaches us not to reject it altogether either. Rejecting it means, once again, giving it far too much importance, and believeing that we’re omnipotent. This is just a thought. Why not just acknowledge it? ‘There, I see my thoughts hesitating. They don’t seem very stable.’ All the more reason to be kind to yourself in such circumstances.

This is another example: anger. You’re really quite chilled out, usually. Suddenly in a supermarket a woman manages to steal from you the very last fig loaf bread you’ve been looking for everywhere in the shop. – All resemblance to real events wouldn’t be a pure coincidence. In your mind, so in fact in mine, it went like this: ‘what a douchebag! She stole MY bread, this bread I’ve been looking for for 20 minutes now!’ Well these are only thoughts. Immediately comes the obsessive over-compensation: ‘my god I’m such a bitch for thinking this… That’s just bread… I really am a privileged douchebag.’ Etc etc.

This scenario can be altered. I try to think, instead: ‘Ok, I’ve just had a thought of anger.’ Therefore I acknowledge and accept my gut feelings, but I refuse to take any further action against this person or myself. By doing so, I take control of the only thing I can take control of. I can curse myself for three hours and hold on to the guilt forever, this wouldn’t change the fact that even though it still pains me and disappoint me, I feel angry at times, and I will forever have angry thoughts. By the way I had walnut bread, and it was really good. I hope that this lady enjoyed her fig loaf.


Anyway, here we are thinking : I should feel this, I should feel that. Except that it’s vain and conter-productive. The only way to change our emotions over the long term is to accept what constitutes us, and to accept it with kindness. We also consist of thoughts we don’t control.

I’m so grateful for having heard about this principle of mindfulness before my dad passed away. I’m sure it has helped me a lot during this terrible time, and it does help me every day now. I try to judge less, to give more room for his legacy; he’d have agreed. Kindness might be seen as futile naive decorum in James Bond movies, and it’s way less attractive on the market. Still, a bit of kindness and respect is all it takes to live immensely better lives.

No prescription required. Being human is no illness.


On est tous pareils, mais on n’a pas à se forcer à l’être davantage : une vie intérieure sans jugement

La dernière fois, j’ai écrit un billet sur la manière dont j’ai compris ce qu’on avait tous en commun. A savoir notamment la douleur quand on perd ceux qu’on aime. Ça disait en substance qu’on n’était pas si différents, au fond, mais que savoir comment s’organise grosso-modo nos schémas psychologiques ne nous empêche pas de les ressentir de plein fouet. On sait qu’un deuil c’est lourd ; mais le savoir et le comprendre ne nous aidera pas forcément à le vivre mieux. Le chagrin est le chagrin.

Je me disais déjà en écrivant ce dernier billet : je pressens toutefois une suite. Il faudra que j’écrive sur le fait, cela dit, de ne pas s’en vouloir si l’on ne fonctionne pas pour autant comme le schéma globalement étudié. Ce n’est pas une contradiction ; comme je vais tenter de l’expliquer, l’un ne va pas sans l’autre. On est tous pareils, mais on n’a pas à se forcer à l’être davantage. La raison à cela est apparue clairement dans l’email d’une amie, reçu après la publication de ce dernier billet. Elle me livrait justement les nuances qu’elle mettrait quant à elle. Elle écrivait à très juste titre qu’on pouvait en effet souffrir du caractère prescriptif de la connaissance psychologique. C’est-à-dire que dire à quelqu’un : « il est possible que tu ressentes ça », ça n’a rien à voir avec l’impératif: « il faut que tu ressentes ça ». Comme je ne l’aurais pas mieux dit, je lui ai demandé si elle accepterait que je garde ce terme : « prescrire » des émotions. Elle a gentiment accepté. Non il ne faut pas prescrire d’émotions, c’est-à-dire s’y obliger, ni s’en prescrire à soi d’ailleurs.

Ayant malheureusement connu la douleur de la perte de très près, mon amie s’est demandée, à l’époque, si ses émotions étaient bien conformes à ce qu’elle devrait ressentir.

Et ça, ça m’a évoqué le grand doute qu’on a tous, ou en tout cas qu’on est nombreux à avoir eu. Le fameux : « est-ce que je ressens bien ce que je devrais ressentir ? » Avec, pour accompagner le doute, une sensation de décalage ou de culpabilité, selon la personnalité.

Vous savez, quand un truc horrible se passe, et que, au fond, sincèrement, vous ne ressentez pas les choses aussi violemment que les gens autour de vous. Vous sentez un décalage.
Quand un truc génial se passe, mais que vous ne voyez pas non plus pourquoi tout le monde le célèbre pendant huit jours. Vous, vous êtes juste contents, ça vous suffit.
Quand vous vous séparez de quelqu’un, et que, pourtant triste comme une pierre, il ne vous faut pas six mois pour retomber follement amoureux. Ou qu’il vous faut au contraire dix ans pour vous en remettre.

Quand tout le monde, du psy à la voisine, commence ses phrases par : « tu devrais ». On connaît la chanson. Tu devrais attendre un an au moins avant de te remettre avec quelqu’un, sinon tu ne feras jamais ton deuil. Tu devrais ne surtout pas penser à lui maintenant que t’es avec quelqu’un d’autre sinon ça veut dire que tu n’es pas passé(e) à autre chose. Tu devrais rester chez toi et ne pas avoir envie de sortir pendant cinq ans après la mort de ton enfant si tu l’aimais vraiment. Par contre si c’est ton mari seulement un an, parce que c’est plus logique, tu vois, et si c’est tes parents, ben c’est la vie, alors disons trois mois. Tu devrais penser à ta copine tout le temps, et ne jamais trouver attirante une autre fille, si tu la respectes. Tu devrais ressentir de la haine contre ton partenaire s’il ne vient pas ce soir, sinon c’est que tu es vraiment soumis(e). Tu devrais cependant ne pas garder cette haine longtemps sinon ça veut dire que tu n’es pas équilibré(e).


Tu devrais, tu devrais, tu devrais – ou plus violent : tu dois, il faut. Et bien sûr, sinon ça ne serait pas marrant, on est souvent à côté. On peut dès lors passer sa vie à s’en vouloir et à se demander si on est normal. Ou bien on peut tenter d’appliquer le non-jugement. C’est un truc que j’ai appris récemment en lisant des trucs sur la mindfulness (ouais, allez-y, vous pouvez rigoler, j’aurais fait pareil avant).

Bref je pense que cela peut vous aider si vous vous êtes déjà posé une question du style :
– Mon copain ne me manque pas vraiment, alors qu’il est parti depuis une semaine déjà. Je suis contente de faire des trucs seule. Suis-je une connasse ?/un connard ?
– Ma copine me manque alors qu’on ne s’est pas vu depuis une demie journée seulement, suis-je vraiment un homme viril et hétéro ?
– J’ai rigolé juste après l’enterrement de ma tante/mon grand-oncle/ le chien du voisin. Est-ce que je n’ai vraiment aucun cœur ?
– Quand je vois des morts à la télé, même des milliers, j’arrive pas à en pleurer même si c’est horrible. Je ne veux pourtant tuer personne et je suis sincèrement désolé pour eux, mais suis-je en fait un psychopathe de ne pas verser de larmes ?
– Est-ce que je devrais pleurer davantage ? parler davantage ? Etre davantage triste ou en colère ?


Nous ne sommes pas responsables des pensées que l’on a. On est, en revanche, pleinement responsable des choses que l’on fait et des paroles qu’on prononce. Entre le fait que quelqu’un ne nous manque pas et le fait de lui dire de but en blanc, sans rapport avec la conversation : « tiens, c’est marrant, je pense vraiment rarement à toi ces temps-ci », il y a un monde. Entre le fait de rigoler nerveusement à un enterrement et de gueuler : « à poil les gars ! » pendant le recueillement, vous reconnaîtrez aussi une légère différence. Cette différence, c’est d’accepter ce que l’on pense, ce qui nous vient incontrôlé, sans pour autant en tirer des conclusions générales ni en extraire une réaction immédiate.


Dans les exercices de mindfulness – on traduirait présence au monde ou recentrement, non ?, on apprend aux gens à accepter que leurs pensées viennent et viendront toujours, et à se recentrer à chaque fois, sans se juger, sur leur exercice de présence au monde. En gros ils ne se disent pas, à la première image parasite : « je suis vraiment une merde, j’y arrive jamais, je suis vraiment débile ! ». L’objectif, c’est presque de se dire : « ah, tiens, une pensée… Recentrons-nous » et c’est tout.

Si l’on ne se considère pas avec bienveillance, on est évidemment son pire ennemi. La preuve : accepteriez-vous que quelqu’un vous dise un dixième de ce que vous pensez de vous-mêmes, quand vous pensez à votre sujet bien des choses négatives ? Non, ça serait très certainement considéré comme de l’abus moral, par ailleurs, voire du harcèlement.


Ce qui est prometteur, c’est que la bienveillance, comme l’empathie et la gentillesse, cela s’apprend. On commence d’abord par ne plus vouloir rentrer à tout prix dans une case.

Exemple : vous venez de perdre quelqu’un. Dans votre tête, c’est le bordel, car à la fois vous voulez pleurer toutes les dix minutes, et à la fois vous voulez vous marrer pour des conneries et regarder un épisode léger de votre série préférée. L’horreur du doute : « est-ce que ça veut dire que je ne l’aimais pas ? Mon dieu, est-ce que ça veut dire que je me réjouis qu’il soit parti parce que je suis tellement égoïste que je préfère regarder la télé plutôt qu’il vive ??? »

Non non. C’est juste le cerveau et les émotions qui font avec ce qu’ils ont : un déplacement constant des frontières, de nos émotions, de nos repères.

S’il ne s’agit pas de s’y attarder toute une soirée, le principe de mindfulness préconiserait de ne pas rejeter non plus cette pensée en bloc. Car la rejeter en bloc, c’est encore une fois lui donner trop d’importance, et se croire tout-puissant. Ce n’est qu’une pensée. Pourquoi ne pas juste en prendre conscience ? « Tiens, là je vois que ma pensée hésite, qu’elle donne des signes de déstabilisation. » Raison de plus, par ailleurs, pour être bienveillant avec soi-même en ce moment-là.

Autre exemple avec la colère. Vous êtes plutôt d’un naturel pacifique, et d’un coup une femme devant vous, l’horrible, vous prend des mains le dernier pain aux figues que vous aviez réussi à récupérer dans le magasin (toute coïncidence avec des éléments réels n’est pas fortuite). Dans la tête, en l’occurrence la mienne, c’est direct : « mais quelle connasse ! Elle me pique mon pain, MON pain que je cherche depuis 20 minutes ! » Mais ça, c’est de la pensée. Alors bien sûr, direct après, la pensée se rattrape, elle sur-compense dans son rythme obsessionnel : « mon dieu je suis vraiment horrible de penser des trucs pareils juste pour un bout de pain de rien du tout ! Je suis vraiment une bourge privilégiée. » etc. etc.

Mais le scénario peut changer. J’essaie de me dire : « tiens, je viens d’avoir une pensée de colère », c’est-à-dire que j’accepte la réaction du ventre, si je puis dire, mais que je refuse tout autre action contre cette personne et contre moi-même. Là, j’influence le seul truc que je peux influencer. Je peux m’insulter pendant trois heures et culpabiliser ad vitam aeternam, ça n’empêchera pas que, même si ça me fait de la peine et que ça me déçoit d’être intérieurement en colère parfois, j’aurais quoi qu’il en soit eu cette pensée. Pour la petite histoire, j’ai finalement mangé du pain aux noix, et c’était fort bon. J’espère que la dame, quant à elle, a apprécié ce pain aux figues.


Bref on se dit : je devrais ressentir ça, penser ça. Mais c’est vain et contre-productif. La seule façon de changer sur le long terme ce que l’on ressent, c’est d’accepter ce qui nous constitue avec bienveillance. Et nous sommes aussi constitués de pensée que l’on ne gère pas.

Je me sens plein de reconnaissance d’avoir rencontré ce principe de présence au monde ou de recentrement avant le décès de mon papa. Je suis sûre que cela m’a aidée infiniment pendant ce moment affreux, et cela m’aide encore tous les jours aujourd’hui. J’essaie de moins me juger, pour laisser plus de temps à son héritage, aussi : dire et redire que la bienveillance c’est peut-être vu comme cucul dans les films de James Bond et ça vend moins de magazines people, mais qu’en fait, dans la vie, il suffirait d’un peu plus de bienveillance et de respect, c’est tout, pour vivre infiniment mieux.

Bref, pas besoin de se prescrire quoi que ce soit. Etre humain n’est pas une maladie.

Feelings’ Conformity: What Philosophy, Sociology and Psychology Tell Us about Rejecting Reality

french flag pastel

Nietzsche, you bastard. ‘Human, all too human’.
Aristote, you bastard too. ‘Man is a social animal.’
Let’s not forget Cioran. You bastard. ‘Involuntary access to ourselves, sickness compels us, condemns us to “profundity.” The invalid? A metaphysician in spite of himself.’

Philosophers bore us, with their stories of ourselves we can’t escape from. Even when we know them.

Philosophy, the mind’s sociology. You know, when in the sociology class you’re being taught that according to your class, age, race and location, you read that book or that TV program. And you go to bed on average at that time. And are you or not a smoker, and how do you talk about sex? ‘Boobies and tits lol’, or ‘an eroticism sensualized through the screen gaze, aiming at questioning our primal pulsions?’ I’m not being funny. You look at the graph drawn by sociologists – or the graphs, so many graphs, only graphs, and you think to yourself: now that I know this, it’s gonna be damn easy to never belong to those categories! Yeah, because you, of course, you’ll be an artist, the destructive-creative avant-garde. Sociology’s Picasso.

Three years later you’re dating the person you were supposed to date according to your class, age, location – same class or juste a bit higher, if you’re a straight woman –. You read the magazine which belongs to the cultural background of your class, gender, and race. You still pretend you really like neo-experimental blues but really, once you’re back home, you listen to mainstream pop. And then years later, you look where you once were, and where you are now, and whatever the path you’ve taken you realise that you weren’t that much of an outsider. You fit in with common statistics. You’re even a part of them now. You’re the graph.

I don’t think that’s cynicism. I’ve stopped being a cynical the day it became obvious to me that cynicism is one of the easiest tools to hide what you really are; to refuse to see that we are indeed all the same.
There’s even something beautiful about knowing that even if you tried, you’ll never betray yourself. No it’s not sad, it’s just overwhelmingly true, how much humanities know us.

So there’s philosophy. And likewise, it bores you, because when you read their arguments you think: yes, but not really, not for me, no, it’s not like that. And then one day, you read that sentence again.
‘Human, all too human’.
‘Man is a social animal.’
‘Involuntary access to ourselves, sickness compels us, condemns us to “profundity.” The invalid? A metaphysician in spite of himself.’
Fuck it. Give me some shitty statements about humanity so that I can scream: ‘no way, Sir, that’s not true!’

And then.
You were about twelve or thirteen, you had just started reading psychology books, obviously without knowing that they were called psychology books. The more you read, the more you thought: ‘yeah, okay, but as for me – I wouldn’t do that, y’a know. Because now that I’ve read this I see how caricatured that is. Yeah, listen dude, we’re not all like that, y’a see. We’re not all the same!’

Except that perhaps we are. Perhaps there is this very tiny little thing resisting deep down. And that’s why in arty movies just as in mainstream cinema it’s always the same range of emotions we witness, the same buttons we press for the audience. The only difference is, you won’t have the same music, and the filming would be a bit different. However, deep down – deep down it’s all the same.

That’s why sometimes you curse philosophers, sociologists, psychologists and the like because you’d have loved to believe you were any different. You’d have loved to believe you’d act differently. That’s also the time you start talking about you using ‘you’, not ‘I’, because you’re the one attacking yourself. Seeing yourself, realising what you are. It’s not cynical, no it isn’t, that isn’t the sad part really. What is sad, is that you wanted it so much: to believe one could do differently. All that time you spent criticising caricatured accounts of humanity… Maybe you should have spent that time developing the tools you needed to escape such accounts.

And then.
Someone close to you dies.

You’ve read the stages of grief about 600 times. What a lot of crap, you thought. If the human brain was that simple, we’d know it for sure.


See, for instance, the stage of denial; you’ve read much about it. You thought to yourself: ‘yeah, but this is because people are not lucid. Unlike them, I’m not afraid of the truth.’ Yeah, sure. That’s probably why in every street, in every crowd, you believe you’ve just seen your dad passing by. Like he’d have come like that to England just for the day, in the middle of the week, just to say hi. Since you’re convinced you’ve seen him, that can’t be denial…


Exactly. That’s also why the anger stage didn’t scare you : ‘nooooooooooo waaaaaaay I’m really cool guys, if I were to go through something like that I’d know it’s nobody’s fault.’ Indeed, that’s why in your mind you insult a doctor, then insult someone you know, then that dude over there, with his I’m-so-okay-my-life-is-beautiful face.


Yep. The bargaining phase. What a joke ! You’ve got serious OCD, you know what magical thinking is. You know it’s absolutely useless to spend time repeating for yourself: ‘OK, if I manage to get to the end of this street without seeing any green car, it means that all of this was just all a big nightmare and that tomorrow, dad will have come back.’ It’s really just slightly different from the usual: ‘if only…’, ‘oh and if only…’ So yes, of course, I see you’re doing so differently now. For instance when you get to the end of the street and think: ‘yes! Yes! He’s coming back!! He’s coming back !!’ Or when you fall asleep at night thinking : ‘and if we’d done that instead? And if, oh god, I swear to be good, would you bring him back?’


No need to even mention the depression stage.


Don’t forget though, that the very last stage is acceptance. You’ve always thought you’d never accept anything. That accepting things was what obedients and well-behaved people did. Well, don’t come back crying when you realise that you’ll start accepting, too, you’ll start getting used to reality, too. Because it’s absolutely essential, and because there are other people who need you.

We’re obviously human, all too human.

When he lost his mother, Barthes cried like us, surely, not like an intellectual. He cried with tears and denial, perhaps also from anger and bargaining.

They wanted to have you believe that philosophers were so different from us, a different category of humans altogether. People who saw the world with more accuracy than anyone else. What they haven’t told you, however, is that it’s precisely being like everyone else which enables you to become a philosopher, to think about the world at all.

Look how arrogant you’re already, using ‘you’ instead of ‘I’. Perhaps you’re half way there. And if not, well at least it’s good not to be alone.


Des sentiments conformes : ce que la philo, la socio et la psycho nous disent du refus du réel

Connard de Nietzche. « Humain, trop humain. »
Connard d’Aristote également. « L’homme est un animal social. »
Et puis tiens, connard de Cioran, aussi. « Accès involontaire à nous-mêmes, la maladie nous astreint à la “profondeur”, nous y condamne. – Le malade ? Un métaphysicien malgré lui. »


Ces philosophes qui nous gonflent de voir quelque chose en nous auquel on n’échappe pas. Même en le sachant.

La philo, sociologie de l’âme. Tu sais, quand en socio on t’apprend par exemple que suivant ta classe sociale, ton âge, ton groupe ethnique et ta zone géographique, tu lis tel bouquin ou tel programme télé, que tu te couches à telle heure, que : est-ce que tu fumes ou pas et est-ce t’es tu dis plutôt « des scènes de cul lol y avait grave de boobies » ou de « l’érotisme sensualisé par le filtre d’un écran repoussoir de nos pulsions primaires ? » Sans rire. Quand tu regardes le tableau dressé par les sociologues, les tableaux, tous ces tableaux, rien que des tableaux, et que tu dis : pfff, maintenant que je le sais, ça va être HY-PER simple d’en sortir ! Bah ouais, parce que toi, forcément, tu seras Picasso, l’avant-garde qui fout en l’air les tableaux de probabilités.

Trois ans plus tard tu sors comme convenu avec une personne correspondant au bon genre, au bon âge, à la bonne zone géographique, à la bonne classe (=par exemple la classe sociale juste un cran supérieur si t’es une femme hétéro), tu lis en effet le journal qui convient à ta culture de classe, de genre, de groupe ethnique. Tu fais encore un peu genre que tu aimes beaucoup le blues néo-expérimental mais dès que tu es chez toi t’écoutes de la pop mcm. Et dix ans plus tard tu regardes d’où t’es parti, où t’es arrivé, et quel que soit le chemin parcouru tu te rends compte que t’as pas tant que ça marché hors des clous. Tu retombes grosso modo dans les statistiques. Maintenant, c’est aussi un peu toi, le tableau.
Je ne pense pas que c’est cynique. J’ai dépassé le cynisme justement quand je me suis rendu compte que c’était une des armes les plus faciles pour se cacher à soi-même qu’on est, en effet, bien tous les mêmes.

Il y a aussi quelque chose de beau à savoir que même en essayant, on ne se trahit jamais vraiment. Non ce n’est pas triste, c’est seulement incroyable de réalité, ce que les sciences humaines savent de nous.

Et donc y a la philo. Et pareil, ça te gonfle, parce que tu lis leurs super réflexions, et tu te dis : “ouais ben non, hein, pour moi c’est pas comme ça.” Et puis un jour, tu relis la phrase.
« Humain, trop humain. »
« L’homme est un animal social. »
« Accès involontaire à nous-mêmes, la maladie nous astreint à la “profondeur”, nous y condamne. – Le malade ? Un métaphysicien malgré lui. »
Putain merde. File-moi des phrases de merde sur le sentiment humain que je puisse crier : « nan monsieur c’est pas vraiii ! »

Et puis.
T’avais douze- treize ans, tu commençais à lire des ouvrages de psycho, sans savoir évidemment que ça s’appelait des ouvrages de psycho. Et plus tu lisais, plus tu te disais : « ouaiiiiiiiiis, mais moi, je ferai pas ça, hein. Parce que maintenant je vois comme c’est caricatural. Nan mais attends, quoi, on n’est pas tous comme ça, t’sais. On n’est pas tous faits pareil, hein ! »
Sauf que peut-être que si. Qu’il y a un truc au fond qui résiste, et que c’est pour ça que dans les films d’art et d’essai comme dans les films grands publics c’est la même palette d’émotion qu’on te ressert, les mêmes cordes sur lesquelles on tire. On ne mettra juste pas la même musique, et puis, on filmera différemment. Mais au fond. Sérieusement. La même.

Et c’est pour ça que des fois tu maudis les philosophes, les sociologues et les psychologues et toute la clique, parce que tu as tellement pensé que tu ferais ça différemment. C’est aussi le moment où tu te parles à la deuxième personne, c’est plus “je” non c’est “tu”, parce que c’est toi qui t’attaque. Te voir, te rendre compte de ce que tu es. C’est pas cynique, non, sincèrement, c’est même pas ça qui est triste. Mais c’est que tu aies tellement voulu penser qu’on pouvait faire différemment. Sauf qu’à passer ton temps à critiquer les caricatures, t’as peut-être pas pris le temps de développer les outils qui permettraient de t’en échapper.

Et puis.
Quelqu’un de proche de toi meurt.
T’as lu six cent fois les articles sur les étapes du deuil. Quel ramassis de conneries! tu te disais. Si le cerveau humain était si simple, ça se saurait!

Ouais, tu vois. Par exemple, tu avais lu l’étape du déni. Tu t’étais dit : « ouais mais ça, c’est parce que les gens sont pas lucides. Moi j’ai pas peur de la vérité. » Et c’est pour ça que dans toutes les rues, dans chaque foule, tu crois apercevoir ton père au loin. Ouais. Genre il aurait fait un saut en Angleterre comme ça, en plein milieu de la semaine, juste pour te faire coucou. Mais t’es sûre de l’avoir vu, hein, donc c’est pas du déni…

Oui, oui, oui. C’est pour ça aussi que la colère, tu te disais : « naaaaaan, mais moi je suis cooool les gars, moi si je vivais un truc comme ça je saurais bien que ça n’est la faute de personne. » Oui, en effet. C’est pour ça sûrement que dans ta tête tu insultes un médecin par-ci, une connaissance par là, et puis tiens, ce passant, là, avec sa tête des beaux jours.

Ouais ouais. Et puis aussi, la phase du marchandage, non mais tu rigoles. Toi, t’as des TOC jusqu’aux os, tu sais bien ce que c’est la pensée magique. Tu sais que c’est complètement vain de dire dans ta tête : « okay, si je marche jusqu’au bout de la rue sans voir une voiture verte, c’est que tout ça n’est qu’un cauchemar et que demain papa sera revenu. » Une variante juste un peu plus barrée que le « et si… et si… » C’est donc pour ça aussi, parce que t’es tellement au-dessus de tout ça, toi, tellement au-dessus des schémas, que quand t’arrives au bout de la rue tu te dis : « ouais trop bien, il va revenir !! Il va revenir !! » – et que le soir tu t’endors en te disant : « et si on avait fait ça, plutôt ? Et si mon dieu je te jure de me tenir bien si tu le ramènes ? »

Oui je te dis. Je te passe l’étape dépression.

Oublie pas quand même qu’au bout il y a l’acceptation. Toi tu t’es toujours dit que tu n’accepterais jamais rien, que c’était des conneries de résignés, ça. Okay. Tu ne viendras pas pleurer quand tu te rendras compte que si, bien sûr que si, tu t’habitueras, que la réalité redeviendra familière. Parce qu’il le faut, et parce qu’il y a d’autres gens qui ont besoin de toi.

Bien sûr qu’on est humain, bien trop humain.

Barthes lui aussi pleurait sa mère, et sûrement pas comme un intellectuel, non, comme nous. Avec des larmes, et du déni, sûrement de la colère du marchandage aussi.
On a voulu te faire croire pendant des années que les philosophes, c’était des gens à part, qui voyaient tout mieux que tout le monde. Ce qu’on t’a moins dit en revanche, c’est que c’est justement en étant comme tout le monde qu’on devient philosophe.

Regarde. T’as déjà la prétention de la deuxième personne… T’as déjà fait la moitié du chemin. Et si c’est pas le bon chemin, bah tant pis, tu profites de celui-là, car on y est moins seul(e).

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Can’t say ‘I love you’? Say: ‘do you feel loved?’ instead

french flag pastel

I’ve said ‘I love you’ a lot to my dad throughout my life, and he’s always told me he loved me too. Still, when he passed away one month ago, I couldn’t stop that question from tormenting me: ‘did he know how much he was loved? And how much I loved and admired him?’ I just couldn’t stand the fact that maybe, somehow, he didn’t know.

Luckily, though, I’ve asked him that question before – it doesn’t solve everything, but it helps a lot with obsessions… Especially those you can no longer talk about.

I’ve been an inquisitive daughter. I would ask my dad (and I still ask my mom) many questions I probably shouldn’t have asked. I’d probably be our dear old Freud’s favourite case study.

I didn’t want to trigger anything for my dad, but I asked him: what was your biggest fear as a child? What is it now? Are you afraid of death? Of love? Of not loving someone? I also asked such things as: What book encouraged you to read your whole life? (Stevenson’s Treasure Island…) What kind of teenager were you? When did you and mom kiss for the first time? Were you scared? When did you first realise you loved her? Why don’t you like the colour black? Have you ever wondered who and where you’d be if you were richer, if you’d been born in Canada, if you had three legs?

I’m sorry. I apologise to my partner, friends and family. I know I ask too many questions. It’s okay to tell me to shut up.

It’s just that I’ve had that certitude for a long time: you can’t really tell whether or not you’re happy. For some, the question is just overwhelming. ‘What do you mean am I happy? You mean in general, or today? After or before my workday?’ But if you ask many smaller, more-focused questions, even if they sometimes sound cheesy or stupid, it’s easier to draw an overall map of your life, to find out who you are, and who you wish you’d be.

Also, I know that you can be unhappy, but still, thankfully, be loved. And I believe that in many cases – not all of them, sadly – that’s what saves you. For instance: am I happy right now? I don’t know if I can’t honestly call it that. I’ve just lost my dad. I loved my dad dearly. I miss him every day, every hour. I’m extremely sad. But one thing is true: I feel loved. That’s the most empowering feeling of all. I’m not saying that to brag, I have self-esteem issues and I’m not saying people would be willing to die for me and so on… I no longer romanticise pain for love, anyway. It’s just that I see in their smiles, in their eyes, in their amazing support, that some people care for me. They don’t need to be many, who cares about number? It’s love, which can’t be quantified anyway. This is a tribute too: because sometimes we don’t take the time to thank those who make us feel loved. Thank you.



I’ve asked my dad so many questions that helped me understand, throughout the years, that he knew how much we loved him. Because we didn’t only talk about happy memories.
I’ve asked him when he ever doubted it. My dad had the courage to answer, and it helped me grow, and be a better person. Because you can’t let someone you love doubt that you love them. Whatever the way you express it. You have to adapt. Mistakes are part of life, but to do the same ones over and over again is to sabotage one’s relationships.

I realised I wanted to shift the focus, by asking a question rather than making a statement: yes, I love him. But I hurt him too. So: did he feel loved, even at those times? It doesn’t matter what I think. What matters is the way he experienced it. And there’s some great news in this area: whatever the doubt, you can choose never to let it win again.

So okay, ‘do you feel loved?’ is a lot less grandiose that the somewhat narcissistic ‘I love you’ declaration, when the only one you’re listening to can sometimes be yourself, really…

You can love someone very much, but not love them the way they hope and wish to be loved. It’s okay, there’s no obligation for feelings, that wouldn’t mean anything. But facing this reality helps us all. It helps you leave unsatisfactory relationships, and build the ones you want. It will help you a great deal, too, when you’ll lose someone forever.

Bottom line is: you don’t have to say ‘I love you’ if you can’t. It shouldn’t be a torture. If it is, maybe you can go a different way… However, since you’ll love anyway (I truly and most sincerely hope so – again I don’t care about how many and who and what relationships), why not find an alternative? Why not ask: ‘do you feel loved’, instead? There’s no certitude, no huge statement. Just make sure you’re ready for the answer, and don’t take it personally if the answer is: ‘not really’… Try, honestly, to find out why. Also, if that’s the ‘love’ bit which you can’t even say, replace with: ‘do you feel supported? Helped? Listened to?’, etc.

Oh and don’t forget an equally important thing: ask yourself that very same question. And see what can be changed.


Vous ne pouvez pas dire « je t’aime? » Essayez : « est-ce que tu te sens aimé(e) ?»

J’ai beaucoup dit « je t’aime » à mon père au cours de ma vie, et il m’a toujours dit qu’il m’aimait aussi. Et pourtant, quand il est décédé il y a un mois, je n’arrivais pas à repousser cette question qui ne cessait de me tourmenter : « est-ce qu’il savait à quel point il était aimé ? A quel point je l’aimais et je l’admirais ? » Je n’arrivais pas à supporter l’idée que peut-être, il y ait une chance pour qu’il ne sache pas.

Heureusement, cependant, je lui avais posé la question avant – ça ne résout pas tout, mais ça aide beaucoup concernant les obsessions… Surtout celles dont on ne peut plus discuter.

J’ai été une fille intrusive. J’ai posé à mon père (et je pose encore à ma mère) des questions que je devrais probablement ne pas poser. Je serais sûrement le cas d’étude préféré de notre bon vieux Freud.

Ce n’est pas que je voulais susciter de l’angoisse chez mon père, mais je lui ai demandé : quelle était ta plus grande peur quand tu étais enfant ? Et maintenant, c’est quoi ta plus grande peur ? Tu as peur de la mort ? De l’amour? De ne pas aimer quelqu’un? J’ai aussi posé des questions du genre: quel livre t’a encouragé à lire toute ta vie ? (L’Ile au trésor, de Stevenson…) Quel genre d’ado tu étais ? Quand est-ce que toi et maman vous vous êtes embrassés pour la première fois ? Est-ce que t’avais peur ? Quand est-ce que tu as pris conscience pour la première fois que tu l’aimais ? Pourquoi tu n’aimes pas la couleur noire? Est-ce que tu t’es déjà demandé qui et où tu serais si tu étais plus riche ? Si tu étais né au Canada ? Si tu avais trois jambes ?

Je suis désolée. Je m’excuse auprès de mon partenaire, de mes amis et de ma famille. Je sais que je pose trop de questions. Vous pouvez tout-à-fait me dire de la fermer.

C’est juste que j’ai cette certitude depuis longtemps : on ne peut pas vraiment dire si oui ou non on est heureux. Pour certains, la question est même tout simplement écrasante. « Qu’est-ce que tu veux dire, est-ce que je suis heureux ? Tu veux dire en général, ou aujourd’hui ? Après ou avant ma journée de boulot ? » Mais si on pose beaucoup de petites questions, plus précises, même si elles paraissent neuneus ou stupides, alors il devient plus facile de faire comme une carte d’ensemble de ta vie, de savoir qui tu es, et qui tu voudrais être.

De plus, je sais qu’on peut ne pas être heureux, et pourtant, heureusement, être aimé. Je crois même que dans de nombreux cas (pas tous, malheureusement), c’est ce qui nous sauve. Par exemple : est-ce que je suis heureuse là tout de suite ? Je ne pense pas que je puisse honnêtement le définir ainsi. Je viens juste de perdre mon père. J’aimais tellement mon père. Il me manque chaque jour, chaque heure. Je suis extrêmement triste. Mais une chose est sûre: je me sens aimée. C’est le sentiment qui nous donne le plus de force au monde. Je ne dis pas ça pour me la jouer, j’ai des problèmes d’estime de moi et de toute façon je ne dis pas que les gens seraient prêts à mourir pour moi et tout ça… Je ne trouve de toute façon plus de beauté tragique à la souffrance causée par l’amour, mais bref. C’est juste que je vois dans leurs sourires, dans leurs yeux, dans leur incroyable soutien, que certains me tiennent en amitié. Ils n’ont pas besoin d’être nombreux, on se fout du nombre ! C’est de l’amour, et l’amour ne peut de toute façon pas être quantifié. Ceci est un hommage, aussi : parce que parfois on ne prend pas le temps de remercier ceux qui nous font nous sentir aimé(e). Merci.

J’ai posé à mon père tellement de questions qui m’ont aidé à comprendre, au fil des ans, qu’il savait à quel point nous l’aimions. C’est que nous ne parlions pas seulement des bons souvenirs.
Je lui ai par exemple demandé quand il en avait déjà douté. Mon père avait le courage de répondre, et cela m’a aidé à grandir, à devenir une personne meilleure. Parce qu’on ne laisse pas quelqu’un qu’on aime douter du fait qu’on l’aime. Quelle que soit la façon dont on l’exprime. On doit s’adapter. Les erreurs font partie de la vie, mais refaire encore et toujours les mêmes, ça revient juste à saboter ses relations.

J’ai réalisé que je voulais inverser la perspective, aussi, en posant une question plutôt qu’en formulant une déclaration : oui, je l’aime. Mais je lui ai aussi fait du mal. Alors : se sentait-il aimé, même dans ces moments-là? L’essentiel n’est pas ce que je pense, mais ce qu’il a ressenti. Et voilà de bonnes nouvelles en ce domaine : quel que soit le doute, on peut choisir de ne plus jamais le laisser gagner.


Alors soit. « Est-ce que tu te sens aimé(e) ? » ça n’a pas le même caractère grandiose que la déclaration quelque peu narcissique du « je t’aime », à travers laquelle celui qu’on écoute, ça peut parfois être simplement soi-même…

On peut aimer beaucoup quelqu’un, mais ne pas l’aimer de la manière dont ce quelqu’un espère ou souhaite être aimé. Ça n’est pas grave, il n’y a aucune obligation en matière de sentiments, cela ne voudrait rien dire. Mais regarder cette réalité en face nous aide tous. Ça nous aide à quitter des relations insatisfaisantes, et à construire celles que l’on souhaite. Ça nous aidera beaucoup, surtout, le jour où on perdra quelqu’un pour toujours.

Alors pour résumer: si on n’arrive pas à dire “je t’aime”, nul besoin de se forcer. Ça ne devrait pas être une torture. Si c’en est une, il faudra peut-être envisager d’autres voies… Car puisqu’on aimera de toute façon (en tout cas je l’espère sincèrement – je le répète, quels que soient le nombre et le genre de relations qu’on vit), pourquoi ne pas trouver une alternative ? Pourquoi ne pas demander : « est-ce que tu te sens aimé(e) ? » à la place ? Il n’y a pas de certitude dans cette phrase, seulement une question. Soyez simplement prêts, néanmoins, à entendre la réponse, et ne le prenez pas personnellement si la réponse est : « pas vraiment… ». Essayez, sincèrement, de comprendre pourquoi. Et si c’est le verbe « aimer », même décliné, que vous ne pouvez pas dire, remplacez-le par : « est-ce que tu sens soutenu(e) ? aidé(e) ? écouté(e) ? », etc.

Oh et puis n’oubliez pas une chose tout aussi importante ; cette question, posez-vous-la aussi à vous-mêmes. Et voyez ce qui peut être changé.

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